Friedrich Nietzsche

L'État , c'est ainsi que s'appelle le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « Moi, l'État, je suis le peuple. »

Maxime Gorki

Le mensonge est la religion des esclaves et des patrons

lundi 30 mars 2009

Comme une montagne

jeudi 12 mars 2009

Le Mauvais Siècle 12
Iossif Vassirionovitch Djougashvili

Mon nom est Fanya Kaplan. Aujourd’hui, j’ai tiré sur Lénine. Je l’ai fait de mon propre chef. Je ne révélerai pas de qui j’ai obtenu mon revolver. Je ne donnerai aucun détail. Il y a longtemps que j’étais décidée à tuer Lénine. Je le considère comme un traître à la révolution. J’ai été exilée à Akatui pour ma participation à une tentative d’assassinat contre un officiel du Tsar à Kiev. J’y ai passé onze ans de travaux forcés. On m’a libérée après la révolution. J’étais pour l’assemblée constituante et je le suis encore.
— Fanya Kaplan peu avant son exécution le 3 septembre 1918.

Les tribunaux ne doivent pas freiner la terreur bolchevique. Ce serait un faux semblant ; ils doivent plutôt, dans leur principe, clairement garantir et légaliser la terreur, sans mensonges et sans fioritures.
— Lénine, 1918

Les réformateurs de Smolny ne se préoccupent pas de la Russie. Ils sacrifient la Russie de sang froida u nom de leur idéal de révolution européenne et mondiale. Aussi longtemps que je le pourrai, je tenterai de rejoindre le prolétariat russe pour lui dire : « on vous mène à la destruction ! On se sert de vous dans le cadre d’une expérience inhumaine »
— Maxim Gorki, avril 1918



-III-
Le Chaos




Gouvernement provisoire, très provisoire

On assiste donc une révolution populaire au début 1917, financée en grande partie par le Kaiser Willhelm XX, monarque de l’Allemagne, avec laquelle la Russie est en guerre depuis 1914. Le peuple monte aux barricades partout dans l’empire Russe et en quelques semaines, le Tsar est renversé. En février, onde de choc dans le monde entier : le Tsar est renversé. Une coalition bigarrée s’empare du pouvoir (paysans, gauche modérée, socialistes révolutionnaires, réformistes de droite, bourgeoisie, etc.), menée par les Mencheviks de Kerenski dont le gouvernement provisoire s’empresse d’établir une assemblée, de préparer des élections, d’élaborer une constitution, bref, de mettre en place ce que le peuple, dégoûté de la sourde brutalité monarchique réclame. Le Tsar renversé, l’armée Russe, toujours en guerre, est désorganisée et subit défaite sur défaite. C’est un succès pour l’Allemagne.

Cependant, le véritable homme du Kaiser n’est pas Kerenski, mais plutôt le chef incontesté des Bolcheviks, Vladimir Illitch Ulyanov, mieux connu sous le nom d’artiste de Lénine. Le pacte entre le Kaiser et Lénine est simple. Le premier finance les Bolcheviks et le second promet de signer une paix immédiate avec l’Allemagne, à des conditions avantageuses pour celle-ci. Une fois bien assis sur le trône, Lénine s’engage à rembourser son bon maître allemand à même les fonds du trésor national Russe.

À ce propos, le 3 décembre 1917, Richard Von Kuhlmann, ministre allemand des affaires étrangères :
« Ce ne fut que lorsque les bolcheviks commencèrent à recevoir de nous un flot constant d’argent par divers canaux et sous des noms divers, qu’ils purent assurer la pérennité de leur journal principal, la Pravda, engager une propagande énergique et élargir considérablement la base étroite de leur parti. Maintenant, les bolcheviks sont au pouvoir. [...] Ils ont besoin de la paix pour fortifier leurs positions. [...] La signature d’une paix séparée représenterait la réalisation du but militaire recherché et particulièrement la rupture entre la Russie et ses alliés. » 1


Que font-ils ?

Il est intéressant de noter à posteriori les activités de quelques mythiques héros révolutionnaires au cours de l’hiver 1917.


Lénine, debout parmi les balles qui sifflent, drapeau rouge déchiqueté tenu à bout de bras, un couteau entre les dents et une grenade dans le… Uhm ?… Euh… En fait… Illitch Ulyanov se la coule douce à Zurich, en Suisse, au moment où les révolutionnaires risquent leurs vies dans les rues et affrontent les polices du Tsar. C’est dans un train spécial que le Kaiser fait transporter Lénine (son arme secrète) à travers l’Allemagne en guerre, en compagnie de 40 de ses proches collaborateurs, qui transitent ensuite par la Suède et la Finlande. Y a pas le feu au lac, semble se dire ce Suisse d’adoption. Et puis il serait mal vu par le peuple Russe que ces révolutionnaires traversent simplement le front Allemand pour se rendre à la maison. Pourquoi passer par la Suède ? Lénine a plein accès à un compte de la société Nestlé à Stockholm en 1917. L’affaire est révélé plus tard cette année-là par le journal Jivoe Slovo. 2

Léon Trotski, le brave, le courageux, l’opiniâtre Trotski, mon idole de jeunesse, où est-il donc ? Je l’ai toujours imaginé juché sur le toit d’une maison, en train de mener l’assaut contre de vilains capitalistes réactionnaires, écartant les obus d’une main et soutenant les blessés de l’autre… Ah. Uhm. Vérification faite, nooon, pas tout à fait. Léon Trotski, pendant la révolution, se trouve à… New York ! Il a été reçu à Wall Street par un groupe de banquiers intéressés par certains aspects du socialisme. En apprenant la nouvelle du soulèvement menchevik, il prend un paquebot vers la mère patrie en compagnie de 278 « Bolcheviks ». Souci ! Son navire est arraisonné à Halifax par le fier gouvernement canadien, pas au courant des nouvelles subtilités du capitalisme, convaincu qu’un navire plein de révolutionnaires communistes constitue une bonne prise. C’est l’intervention directe du gouvernement États-unien qui permettra aux Bolcheviks Newyorkais de repartir. 3

Tout de même, un des trois grands noms du spectacle soviétique a certainement dû jouer un rôle non négligeable dans la révolution Russe, non ? Le petit Iossif, non ? Debout sur un tank à haranguer les ouvriers, seul face à l’artillerie impérialiste, triomphant au sommet sanglant d’une prosaïque colline, une gatling sur l’épaule et trois mères éplorées à ses genoux… Non ?! Uhm… Mais où est notre héros, alors ? le beau Iossif Djougashvili ? En fait, libéré d’exil par la chute du régime, il revient peinard à Saint-Pétersbourg et retourne au journal de l’Okhrana qui l’employait auparavant, la Pravda, désormais financée par… le Kaiser allemand********. Comme toute la structure de la police secrète du Tsar est dissoute et que Malinowski n’est plus dans ses jambes (emprisonné dans un camp en… Allemagne), notre petit Koba a les coudées franches au journal. 4-5

Comme plusieurs agents de l’Okhrana, notre pauvre petit Iossif se retrouve sans véritable boulot et doit se sentir bien faible et abandonné, lui qu’on a laissé moisir quatre ans dans un trou perdu. De nombreux anciens de la police du Tsar restent planqués à leurs postes d’agents doubles et jouent le jeu aussi longtemps que possible parmi les révolutionnaires victorieux. Mais pour qui veut bien s’engager à renvoyer l’ascenseur en temps et lieu, les opportunités ne manquent pas. En fait, certains détails permettent de soupçonner que les amis puissants de Iossif Vissarion Djougashvili ne l’ont pas oublié et qu’en 1917, le petit Georgien figure toujours dans leurs plans à long terme.



Wall Street voit rouge

Beaucoup de gens sympathiques se trouvent justement dans la capitale au cours des mois qui suivent le soulèvement. Parmi eux se distinguent quelques Nord-Américains plutôt bien nantis qui ont décidé, le cœur sur la main, mus par des sentiments progressistes et solidaires, de venir offrir leur aide à la population éprouvée.

Ils font pour la plupart partie de missions sanitaires pour le compte de la Croix Rouge états-unienne. Les principaux financiers de l’organisme incluent J.P. Morgan (banquier et humaniste), E.H. Harriman (baron du rail et humaniste) et Cleveland H. Dodge (Banquier et… financier du président Wilson). Le Conseil d’administration comprend le directeur Henry P. Davidson (partenaire de J.P. Morgan), assisté de Harry Hopkins, ami intime d’Averell Harriman et futur Secrétaire d’État du président Franklin D. Roosevelt, John D. Ryan (Anaconda Copper), George W. Hill (American Tobacco), M.P. Murphy (Guaranty Trust) et Ivy Lee (chef des relations publiques des Rockefeller). Tous sont évidemment engagés dans la lutte solidaire humaniste pour le bien être et la santé des populations. Les coûts de la mission en Russie sont entièrement défrayés par William Boyce Thompson, le directeur de la Federal Reserve Bank de New York. L’expédition comprend vingt-neuf membres, dont sept sont médecins. Les autres sont hommes d’affaires, banquiers et avocats, dont : Andrews (Liggett Tobacco et humaniste), Barr (Chase Manhattan), Nicholson (Swift), Swift (Swift) et Corse (National City Bank).

Ce groupe de philanthropes s’empresse d’aider le gouvernement révolutionnaire de Kerensky et lui refile 10 000 roubles (en deux versements), pour soulager les souffrances des pauvres réfugiés. En même temps, il n’y a pas que la population, qui souffre. Les Bolcheviks aussi, ont besoin d’aide ! Thompson, de la Federal Reserve, gratte le fond de sa poche et parvient à trouver un petit quelque chose à offrir à Lénine : la modique somme d’un million de dollars (approximativement 2,5 milliards en argent de 2009). 6


Ce qui est vraiment émouvant avec les grands gestes du cœur, c’est qu’ils sont contagieux. Une autre mission est organisée, celle-là par Edgar L. Marston et John D. Rockefeller. C’est la Noël bolchevik ! Anaconda Copper Mining offre 1 500 000 $, General Electric 1 000 000 $ et la fondation Rockefeller fournit une enveloppe discrétionnaire de 5 millions de dollars. 7

En août 1917, les derniers membres du personnel médical de la mission quittent la Russie, mais les banquiers, eux, restent. Il sont en plein labeur. Que préparent-ils donc ? Faisons d’abord connaissance avec quelques uns des généreux banquiers grâce auxquels le pauvre peuple Russe s’apprête à connaître enfin quelques années de bonheur et de répit.


William Boyce Thompson
Ce qui me passionne est de prendre une cause désespérée pour en faire un succès
Considéré parmi les meilleurs promoteurs de capital minier de son époque, il a géré les opérations boursières des Guggenheim avant la première guerre. Son talent extraordinaire pour la manipulation des stocks miniers lui permet de gagner une fortune. Il se spécialise dans le cuivre et dirige au moins trois des principales productrices de cuivre des États-Unis (nota bene : le cuivre un élément essentiel dans la fabrication des munitions). Il dirige aussi en même temps deux importantes compagnies de chemin de fer, ainsi que l’assurance Metropolitain Life. Il fait partie des principaux actionnaires de la Chase National Bank des Rockefeller et c’est à lui qu’on confie la direction de la Federal Reserve de New York lors de la création.

Une fois le succès du coup d’état bolchevik assuré, Thompson quitte Saint-Petersbourg pour une tournée des principales capitales, où il plaide la cause des putschistes soviétiques auprès des chefs d’états et des grands banquiers.

Cornelius Kelleher, l’assistant de Thompson dit du chef médical de la mission : « Ce pauvre monsieur Billings croyait diriger une mission scientifique d’aide humanitaire en Russie. Il n’était rien de plus qu’un masque — la coquille “croix rouge” de cette mission n’était rien de plus qu’un masque. » 8

Basil Zaharoff
D’abord enfant de la rue, petit proxénète et faux-monnayeur avant de devenir marchand d’armes, ce grec né en Turquie et naturalisé français a reçu les surnoms de Marchand-de-la-mort, Roi-des-armes, Camarade-la-mort. Il popularise la mitrailleuse Maxim et s’intègre à l’immense industrielle Vickers, qui arme les deux côtés dans la guerre Russo-nipponne de 1905, entre autres. C’est lui qui construit l’immense complexe industrialo-militaire de la ville de Tsaritsine en Russie, qui sera évidemment le site d’une des batailles les plus meurtrières de la seconde guerre mondiale, sous son nouveau nom de Stalingrad.
Il est objectivement lié à Jacob Schiff et à Churchill en plus d’avoir été un proche de Lloyd George et Aristide Briand. Chevalier de la légion d’honneur en France, Sir au Royaume-Uni, bombardé baron en raison de sa grande richesse. Il aurait investi 50 millions de livres en propagande au cours de la première guerre mondiale, une fraction de ses profits.
Son biographe mentionne que les chefs d’état alliés ne pouvaient pas planifier une opération majeure sans d’abord consulter Zaharoff.
En 1917, il détourne des chargements d’armes destinés au gouvernement provisoire et les livre aux Bolcheviks, en plus de faire pression sur le premier ministre Britannique Lloyd George pour qu’il prenne parti en faveur des bolcheviks.
Après la première guerre, Zaharoff se contente de fomenter de plus petites guerres entre états mineurs et se lance dans l’aventure pétrolière, créant la future British Petroleeum. 9 10


Lord Alfred, premier vicomte de Milner
Né en Allemagne et descendant d’un gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard, il étudie à Londres où il brûle les échelons de la très haute fonction publique. Il se distingue par sa vision humaniste et généreuse en Afrique du Sud, où il déclenche la seconde guerre des Boers, au cours de laquelle il innove en parquant les civils dans des enceintes novatrices, véritables ancêtres des camps de concentration. 35 000 femmes et enfants y périssent, ce qui permet l’unification de l’Afrique du Sud sous la bannière impériale britannique.

À son retour d’Afrique, devient président de la minière Rio Tinto (cuivre, sulfites), contrôlée par la Banque d’Allemagne, qu’il dirige pendant 20 ans. Préside également la banque Midland et fait partie des fondateurs de la société The Round Table, essentiellement un club de candides conspirateurs impérialistes. Il est proche du fabricant d’armes Basil Zaharoff, de la Vickers, (grand consommateur de cuivre).

Fait partie des auteurs de la déclaration de Balfour en 1917, document précurseur de l’avènement de l’état d’Israël. Il est physiquement présent à Saint-Pétersbourg, en février 1917, au moment du soulèvement menchevik. Devient secrétaire des Colonies en 1918 ce qui en fait le délégué britannique signataire de l’infâme traité de Versailles. Proche de Henry Ford, il impose les tracteurs Ford en Angleterre.

Il dit de lui-même : « Je suis un nationaliste, pas un cosmopolite. Je suis un nationaliste britannique. Si je suis en plus un impérialiste, c’est parce que la destiné de la race anglaise, en raison de sa position insulaire et de sa longue suprématie navale, est parvenue à prendre racine dans différentes parties du monde. Je suis un impérialiste, et non un partisan de la petite-angleterre parce que je suis un patriote de la race britannique ». 11 12

Raymond Robins
Un important membre de la mission est l’assistant de William B. Thompson, ce millionnaire du Klondike, il est devenu un militant « socialiste » en 1912 au contact de Franklin Delano Roosevelt. Lorsque Thompson quitte la Russie le 4 décembre 1917 pour retourner à ses affaires, Robins le remplace à la direction de la mission. Il envoie alors un câble à Washington disant : « (…) la reconnaissance des Bolcheviks est urgente, il aurait fallu l’offrir immédiatement (après le coup d’état - ndla) et si le gouvernement états-unien avait procédé de la sorte, nous serions déjà en contrôle des ressources russes et nous aurions des officiers de contrôle à tous les postes frontaliers. »

Après la chute du gouvernement Kerensky, le Colonel Robins fait cadeau à l’Armée Rouge de Trotski de plusieurs centaines de milliers de boîtes de lait condensé destinées aux nourrissons affamés.13

Felix Djerzinski, le directeur et fondateur de la Tchéka, l’ancêtre du KGB, dit de Robins : « Robins a été le plus grand et le plus loyal ami des Bolcheviks parmi tous les étrangers sur place en Russie à l’époque. Il était le seul qui comprenait nos objectifs et sympathisait complètement avec nous et supportait notre gouvernement. Nous lui vouons la plus haute estime. »

Un télégramme de Robins adressé à Thompson, le 23 janvier 1918 :
« Gouvernement soviétique plus fort que jamais. Pouvoir et autorité consolidés grandement par dissolution de l’Assemblée constituante (...) De mon devoir d’insister fortement sur importance d’une prompte reconnaissance de l’autorité bolchevik (...) sommes tous d’accord sur ce point ». 14

W.L. Saunders
Fait partie des directeurs de la Federal Reserve Bank. Écrit au Président Wilson le 17 octobre 1918 qu’il « sympathise avec la forme de gouvernement soviétique », tout en prétendant n’être « aucunement motivé par la perspective de mettre la main sur le commerce mondial après la guerre ». 15

Jacob H. Rubin
Un autre financier états-unien, membre des Francs-Maçons et du B’nai Brith, Jacob H. Rubin, soutiendra les Bolcheviks à Odessa en 1920. Né en Russie, il parle encore la langue lorsqu’il se rend sur place. Il est associé à la Union Bank de Milwaukee et à la Provident Loan Society de New York, dont P. A. Rockefeller et Mortimer Loeb Schiff (fils de Jacob Schiff et fondateur des Boy Scouts d’Amérique) étaient d’important actionnaires. C’est lui-aussi sous couvert d’une mission bidon de la Croix-Rouge que ce membre de longue date du parti socialiste se rend à Odessa pour y soutenir l’invasion de l’Armée Rouge. À un certain moment, la lune de miel entre lui et les bolcheviks se termine. Trois ans plus tard, après avoir moisi dans les prisons soviétiques, Rubin rentre aux États-Unis et déclare : « aucun gouvernement n’a jamais été aussi despotique que celui qui règne actuellement sur le malheureux peuple de Russie par un système de terrorisme. Quiconque prétend aujourd’hui que le peuple est bien traité sous les soviétiques est un simple menteur. » 16 17

Max May
C’est l’Allemand Max May, vice-président de Guaranty Trust (une des banques de Morgan), qui sera le premier président du département étranger de la banque soviétique Ruskombank. Le 10 janvier 1918, Guaranty Trust annonce que Max May ne siégera plus au conseil d’administration jusqu’à la fin de la guerre. La banque déclare au New York Times que le patriotisme de Max May n’est pas remis en question, lui qui est devenu citoyen états-unien. On rappelle que « monsieur May n’a pas son égal dans le domaine des échanges internationaux, mais qu’il a demandé à être relevé de ses fonctions pour la durée de la guerre, ce à quoi le conseil n’a pas pu s’opposer ». On apprend dans le même article qu’en 1918, Max May brasse vingt millions de dollars par jour et que ses échanges annuels se montent à six milliards (en argent de l’époque). 18

Thomas W. Lamont
À la tête du Guaranty Trust de J.P. Morgan. Il fait partie des proches financiers du président Wilson et des fondateurs de la Federal Reserve. Il fait partie de la délégation états-unienne à la conférence de paix de Paris. Au cours des années suivantes, il est conseiller financier auprès de Benito Mussolini en plus de lui arranger un versement de 100 millions de dollars en 1926. 19 20

Otto H. Kahn
Directeur de l’American International Company (un holding réunissant Morgan et Rockefeller). Se joint à Schiff et Warburg pour exiger de Wilson de l’aide financière pour les Bolcheviks. Quelques années plus tard, il vante abondamment l’Italie mussolinienne aux investisseurs états-uniens, au même moment où AIC injectait des capitaux mirobolants en Russie Soviétique. Devient membre du Council on Foreign Relations en 1928. 21

Ivy Lee
Il est le responsable des relations publiques des Rockefeller. Il est étonnamment chargé de vendre le bolchevisme aux États-Unis au cours des années 20.

Julius Hammer
Le poste de directeur des finances du Soviet Mondial est détenu par Julius Hammer, qui débarque de Russie et devient un des leaders socialistes de New York. Sa famille maintiendra des liens intimes avec les Soviétiques à compter de 1917. Son fils Armand Hammer sera le directeur de la Occidental Petroleum Corporation.

Felix Frankfurter
L’Autrichien Felix Frankfurter, un protégé de Jacob Schiff (le banquier qui a armé le Japon dans sa guerre contre la Russie en 1905), joue un rôle important dans le Soviet Mondial de New York et sera par la suite nommé juge de la Cour Suprême des États-Unis par Franklin Delano Roosevelt. Ami à vie de Walter Lippmann. Il a été un des fondateurs du American Jewish Congress et siège à la Conférence de Paix de Paris en tant que délégué Sioniste.

Complétons la liste par un personnage très étonnant, dont l’Histoire a un peu perdu la trace, ce qui est bien regrettable, de l’avis de l’auteur.

Ludwik Christian Alexander Karl Martens
Karl Gustav Adolf Martens, le papa de Ludwik, est un riche industriel allemand qui opère une des plus grandes usines d’acier du monde, située à Koursk, en Russie, à la frontière de l’Ukraine. Ludwik Martens fait la connaissance de Lénine à l’université de Saint-Petersbourg en 1893, où ils sont camarades de… classe, et il se joint aux marxistes. Arrêté pour ses activités séditieuses et déporté en Allemagne en 1899. Il émigre ensuite à Londres en 1906.

La guerre éclate en 1914, opposant la Russie du Tsar à l’Allemagne du Kayser. Petit souci : en 1915, Les Russes soupçonnent les Martens de travailler contre eux pour le compte de leur mère patrie et confisquent l’usine familiale. En 1916, Ludwik déménage à nouveau, cette fois à New York, où il s’intègre au milieu dynamique (et humaniste) des banquiers de Wall Street.

En 1917, fiston Ludwik est vice-président d’une firme d’ingénieurs dont les locaux sont situés au 120, rue Broadway à New York. Deux ans plus tard, en 1917, Ludwig Martens fait partie de l’expédition des 278 Russes qui quittent les États-Unis en compagnie de Léon Trotski après l’annonce du succès de la révolution de février des Mencheviks.

Nous ne savons pas grand chose de ses activités en Russie sous le couvert de la mission humanitaire de la croix-rouge. Il est cependant possible de déduire en quoi consistaient ses projets, puisque nous avons la chance de connaître la suite. Les Bolcheviks renversent donc le gouvernement élu en décembre 1917 et Martens s’affaire parmi eux en tant que membre à part entière du mouvement soviétique.

Une fois les soviétiques bien en place, Martens revient à New York en 1919 pour fonder le Soviet Mondial avec des fonds de Guaranty Trust, une des banques de JP Morgan. C’est cet États-unien britannique d’origine Allemande qui devient alors l’ambassadeur russe non-officiel aux États-Unis. Il établit son ambassade à Wall Street, New York, plutôt qu’à Washington. Aux abois, le département d’État perquisitionne les bureaux du Soviet Mondial et Martens est convoqué par le sous-comité du Congrès aux Affaires extérieures, le premier février 1920. Il est soupçonné de fomenter une révolution bolchevik aux États-Unis.

Il témoigne devant le sous-comité que la propagande de son organisation n’a jamais visé les radicaux ou le prolétariat et qu’au contraire, leurs efforts sont essentiellement concentrés du côté des grandes entreprises telles que Guaranty Trust, Chicago Packers, United Steel, Standard Oil, Swift, Nelson Morris, American Steel, International Harvester, etc. Il déclare à cette occasion que les plus grandes corporations États-Uniennes appuient le gouvernement soviétique. L’enquête qui suit corrobore très clairement ses dires, malgré les fortes dénégations médiatiques des grands industriels. Accablé par le dossier du département d’État, Martens est déporté vers l’Union Soviétique en 1921.

De retour en Russie, il voit ses petits amis bolcheviks lui offrir la direction du Soviet Suprême de l’Économie Nationale, puis la direction de Glavmetal, le monopole étatique de… l’acier ! C’est en cette qualité qu’il hérite bien vite de la direction de l’ancienne usine d’acier de son papa à Koursk, qu’il a tout le loisir de moderniser et transformer en l’un des plus immenses chantiers de fer et d’acier du monde.

Histoire d’en situer l’importance, rappelons qu’une des plus grandes batailles de l’histoire de l’Humanité a lieu à Koursk, en 1943. Les état-majors Russe et Allemand vont tout risquer pour cet objectif, défendu avec succès par Staline, mais au prix de sacrifices démentiels, à peine croyables : 250 000 morts et 650 000 blessés, soit des pertes de près d’un million d’hommes ! Ça sera le tournant, le clou dans le cercueil de la campagne de Russie. Le plus grand sous-marin jamais construit a été baptisé le Koursk, coulé dans une affaire vaseuse dont on ne connaît toujours pas le fond.

Ludvik Martens passe le reste de ses jours au sommet de l’État soviétique et fait partie des très rares meneurs « Bolcheviks » qui parviennent à éviter toutes les purges de Staline sans tracasserie. Il est enterré au cimetière honorifique de Novodevichy, où il est voisin d’asticots de Gogol, Tchekov et Rubinstein. Encore un peu, on lui faisait une place dans le mausolée, au Kremlin. Un vrai conte de fées.

Détail marrant, c’est en 1917, au cours du séjour de Martens en Russie, que notre cher Iossif Djougashvili abandonne tous ses pseudonymes au profit de celui de Staline et entreprend son ascension fulgurante vers le sommet du gouvernement soviétique. Staline veut dire acier, en russe. 22 23 24 25 26 27 28 29





La Suite du beau programme

Izvestia est fondée le 13 mars 1917. 15 mars, abdication du Tsar. Les Mencheviks tiennent parole et organisent des élections. L’élection nationale est un petit désastre pour les Bolcheviks, qui n’obtiennent que 175 sièges sur 707. C’est le Social Révolutionnaire Viktor Tchernov qui est élu président de l’assemblée. La patience de Lénine et de Wall Street est à bout.

Tant pis ! Entre le 6 et le 8 novembre, le groupe de Lénine procède joyeusement à son coup d’état et renverse sans trop forcer le gouvernement élu. C’est de ces trois petites journées que parle depuis ce jour l’Histoire officielle quand elle mentionne, des trémolos dans la voix « la révolution d’octobre ».

Le gouvernement des putschistes bolcheviks s’active ensuite avec une énergie frémissante ! Le siège du gouvernement est déplacé de Saint-Petersbourg à Smolny. La National City Bank de J.P. Morgan est exemptée par le décret de nationalisation des banques signé par Lénine au moment de sa prise de pouvoir. À la toute première session du gouvernement bolchevique, Lénine convoque Doukhonine, le général en chef de l’armée Russe pour exiger des pourparlers immédiats en vue d’une paix avec l’Allemagne. Celui-ci refuse ? Il est exécuté.



Le 17 novembre, censure globale sur tout le territoire russe : le contrôle de toutes les publications est assumé par les Bolcheviks, qui confient bientôt l’information à un monopole des deux journaux, Izvestia et… Pravda. La Tcheka (police secrète) est instaurée en décembre, dirigée par Felix Djerzinski. Chose très étrange, elle comprend entre autres 500 ressortissants chinois, à qui on confie les exécutions sommaires. Le 25 novembre, Leon Trotski se moque des Mencheviks alors qu’ils quittent le conseil des soviets : « Vous êtes des individus piteux et isolés, vous êtes ruinés, votre rôle est accompli. Allez rejoindre la place qui vous appartient désormais — dans la poubelle de l’histoire ».

Un rapport du département d’État des É-U daté de décembre 1917 avertit que le gouvernement de Smolny (quartier général bolchevik) est absolument sous contrôle de l’État Major Allemand et que plusieurs ou même une majorité de Bolcheviks viennent des États-Unis. Pourtant, le 28 novembre, le président Woodrow Wilson avait ordonné la non-intervention contre le coup d’état bolchevik en préparation. Puis, étonnamment, le 12 décembre, Wilson autorise le secrétaire d’état Robert Lansing à aider financièrement le mouvement contre-révolutionnaire du général Kaledin, dont la rébellion cosaque et monarchiste déstabilise le gouvernement révolutionnaire de Kerensky et des Mencheviks.

Le 14 janvier, une première tentative d’assassinat contre Lénine avorte (commise par des hommes armés non-identifiables). L’assemblée constituante est fermée par les Bolcheviks le 19 janvier 1918. Les gardes rouges ouvrent le feu sur les manifestants. Vingt d’entre eux périssent. L’opposition est jetée en prison.

Le 3 mars 1918, la délégation bolchevique signe le traité de Brest-Litovsk, cédant la Pologne, les États Baltes, l’Ukraine, la Finlande et la Bessarabie, plus une lisière entre Kars et Trézibonde longeant la frontière Turque, un total de 62 millions de citoyens. Une clause secrète est ajoutée selon laquelle Lénine rend aux Allemands 90 tonnes d’or, ce qui en principe nous donne une idée des fonds fournis par le Kaiser pour favoriser la montée en puissance des Bolcheviks. Ulcérés par le traité, les SR se retirent de la coalition Bolchevik. Ils sont immédiatement persécutés. Plusieurs leaders importants de la révolution démissionnent : Bukharin, Bubnov, Piatakov, Dzherzhinsky, Smirnov et le chef de la Tcheka de Saint-Petersbourg, Moisei Uritski. Un congrès extraordinaire du parti Bolchevik est convoqué les 6, 7 et 8 mars. Uritski reprend son poste à la Tcheka lorsque la guerre civile éclate, le 25 mai.



En juillet 1918 le Tsar et toute sa famille, femmes et enfants compris, sont exécutés.

Le 30 août, double attentat contre Uritski à Saint-Petersbourg et Lénine à Moscou. Le premier y laisse la vie et le second est blessé gravement. Staline propose alors la terreur rouge, pour s’attaquer aux responsables. Dès septembre, près de 790 fonctionnaires sont exécutés par la Tcheka. Une vague de brutalité inouïe submerge alors l’opposition. Tortures, passages à tabac, amputations, viols pour les chanceux. Les autres sont abattus, noyés, enterrés vivants, découpés à l’arme blanche, congelés… Les archives officielles soviétiques font état de 12 733 exécutions entre 1918 et 1920. L’historien Orlando Figa parle de près de 300 000 assassinats.

Un nombre impressionnant de socialistes et de Bolcheviks réalisent qu’ils ont été trahis et prennent les armes. C’est l’Armée Verte, subtilement effacée de l’histoire officielle, malgré ses 130 divisions. Les Armées Blanches, monarchises, réactionnaires, sont mieux mises en marché. Une force d’invasion États-unienne s’empare d’Archangelsk, dans l’extrême Nord, tandis que les Britanniques croquent la perle noire, Bakou, au Sud. Guerres, exécutions de masse, révoltes, famines, épidémies, tout l’empire se décompose en une immense et infecte mare de souffrance et de mort, affectant les vies de centaines de millions de personnes. On arrête pas le progrès.



Références

1 Z.A. Zeman, Germany and the Revolution in Russia, 1958
2 S. Passony, Der Monat, 1954.
3 Wall Street and the Bolchevik revolution, Antony Sutton
4 Roman Brackman, Staline agent du Tsar
5 Larousse http://www.larousse.fr/ref/personnage/Iossif-VissarionovitchDjougachvili_138847.htm
6 Washington Post, 2 février 1918
7 NY Times, 22 juin 1917
8 George F. Kennan, Russia Leaves the War
9 Encyclopedia Britannica, http://www.britannica.com/EBchecked/topic/655380/Sir-Basil-Zaharoff
10-11 Wikipedia
12 Wall Street and the Bolchevik revolution, Antony Sutton
13 NY Times, 27 juin 1920
14 Wall Street and the Bolchevik revolution, Antony Sutton
15 Archives du Département d’État citées par Sutton
16 Connecticut Biographies Project
17 New York Times, 21 décembre 1920
18-19 Wall Street and the Bolchevik revolution, Antony Sutton
20 Eustace Mullins, Secret of the Federal Reserve
21-22 Wall Street and the Bolchevik revolution, Antony Sutton
23 The Great Soviet Encyclopedia, http://66.196.80.202/babelfish/translate_url_content?.intl=us&lp=ru_en&trurl=http%3a%2f%2fwww.oval.ru%2fencycl.shtml
24 Tutor Gig Encyclopedia, http://www.tutorgig.com/
25 Absolute Astronomy, http://www.absoluteastronomy.com/topics/Ludwig_Martens
26 Wikipedia
27 Ludo Martens, Un autre Regard sur Staline,1994
28 The Harvard Crimson, 18 décembre 1920
29 Boris L. Brasol, The World at the Crossroads, 1921

dimanche 1 mars 2009

Le Mauvais Siècle 12
Iossif Vassirionovitch Djougashvili

Il n’est pas une réforme religieuse, politique ou sociale, que nos pères n’aient été forcés de conquérir de siècle en siècle, au prix de leur sang, par l’insurrection.
— Eugène Sue, 1848


-II-
Tsar Académie






Le Filou flou

Par un de ces hallucinants hasards de l'Histoire, le petit Staline porte à la naissance le nom de famille de Djougashvili, qui signifie en Georgien : djouga : « joug » et vili : « fils-de ». Son nom de famille, merveilleusement prédestiné, signifie donc dans sa langue natale « le fabricant de jougs ». Dans le genre, il va connaître toute une carrière. C’est à une success story plus-qu’hollywoodienne que Le Crachoir™© vous convie.

Les détails de la vie de Iossif Djougashvili sont nimbés d’un flou artistique du plus bel effet. Par exemple, sa date de naissance est soit le 18 décembre 1878, soit le 21 décembre 1879. Même sa mort reste floue. Il est à peu près mort dans les alentours du 5 mars 1953. Son nom fait l’objet d’un sfumato fascinant. L’Histoire officielle aime bien se couvrir de ridicule en parlant du petit Staline dans la cour d’école, alors qu’il n’adopte ce nom d’artiste qu’en 1917. D'abord surnommé Sosso, Chopour (le grêlé), puis Koba (l’ours), il a également opéré sous les pseudonymes de Riaboy, Besoshvili, Ivanov, Ivan Ivanovitch Vissarionovitch, Gaiov Vissarionov Nijeradjé, Oganes Vartanov Totomyantz, Zakhar Grigorian Melikantz, Peter Alexeievitch Chijikov, Vassiliev, V. Alexeev et Ivan Vassilievitch. Rien que pour montrer comme les grandes idées voyagent, il est (presque) marrant de signaler qu’on a aussi appelé Staline le « Vojd », (le guide), mot qui se traduit en allemand par « führer ».





Un étoile est née !

Le petit Iossif aurait vu le jour à Gori, dans l'actuelle Georgie, d'un père cordonnier et d'une mère couturière, qui lui communiquèrent sans doute respectivement son immense amour des bottes et des costumes. Certains indices laissent croire que le petit Iossif serait le produit illégitime d'une idylle entre sa bonne et dévote maman et… un prêtre lié à la famille. Le père légal de Iossif, Vassirion, soupçonne apparemment la vérité et devient acariâtre, alcoolique et violent. Il inflige dès la plus tendre enfance d’intenses raclées à son fiston en le traitant de bâtard, dont une des plus mémorables laissera le môme avec un bras plus court que l’autre, handicap qu’il conservera jusqu’à la fin de ses jours.

Le prêtre Koba Egnatashvili, probablement le père biologique de Iossif, devient recteur d’un collège et le prend sous son aile. Egnatashvili va constamment abriter son turbulent protégé au cours de son enfance. À l’adolescence, il se signale entre autres en infiltrant des tracts révolutionnaires dans le dortoir de l’école, avant de dénoncer ses petits camarades aux autorités pour possession de littérature subversive.

Défroqué, décrocheur, le petit Sosso va se laisser entraîner dans une vie dissolue, faisant les quatre cent coups dans la région. Il devient un petit brigand qu’on dit habile. Il se spécialise dans la planification des méfaits. Assez vite arrêté, il sera libéré en échange de sa promesse de collaborer avec la police. Il dénonce les potes et gagne vite du galon au sein de l'Okhrana.


Okhrana au plus haut des cieux

En 1898, le chef du bureau moscovite de l'Okhrannoe Otdelente (police secrète du Tsar, section sécurité) s'appelle Sergei Vassiliev Zoubatov. Il est spécialisé dans la provocation. Il a lui-même été enrôlé dans le cadre d’une opération typique de l'Okhrana de l'époque. Arrêté dans sa jeunesse en tant que membre d'un groupe d'étudiants militants, il a été recruté en prison et a commencé par devenir indic, puis agent, pour éventuellement gravir les échelons de la hiérarchie policière.

La première véritable mission documentée du jeune Iossif pour le compte de la police remonte à 1901. Il a 22 ans. Un scandale engendré par un coup que les journaux de l’époque qualifient de « provocation à la Zoubatov » atteint l'Okhrana de Tifflis (Tblissi). Le jeune Djougashvili est impliqué à fond dans l'affaire, ainsi que son ami, le jeune cambrioleur Kamo Somekhi. Les deux jeunes impriment des tracts révolutionnaires et en font porter le blâme sur les membres d'un cercle socialiste, qu'ils dénoncent à la police. Bref, Iossif refait le coup du séminaire. Tous les membres du cercle sont arrêtés sauf Iossif et Kamo.

L'Okhrana engage ensuite notre jeune héros pour qu’il s'intègre aux rangs des émeutiers, grévistes et rebelles qui abondent dans le Sud de la Russie de l'époque. Il participe donc à la déstabilisation de l’empire pétrolier des Nobel et des Rothschild. Le jeune Iossif se fait désormais appeler Koba et commence à jouir d’une réputation de solide braqueur de banque.

D’abord simple indic, il se voit progressivement confier par la police du Tsar de plus en plus de missions d'infiltration des mouvements révolutionnaires. Il ne faut pas longtemps à notre jeune vedette montante pour établir un lien avec les Bolcheviks, qui sont en perpétuelle recherche de capitaux. Ceux-ci offrent à de nombreux bandits la protection structurelle de leur organisation, en échange d’une part des butins. On appelle ces simples vols glorifiés des expropriations. Dans une improbable série de coups foireux et de ratages, il sera successivement arrêté, emprisonné, libéré, repris, exilé, oublié, évadé, écroué, en voyage, revenu, reparti, banni et pardonné. Dans certains milieux, on regarde un type comme lui et on se dit « uhm… ».

Mais Iossif gagne du galon à une vitesse fulgurante et, de surcroît, de façon parallèle dans ses trois rôles, celui de brigand, d’agent du Tsar et de révolutionnaire. Il rapporte un à l’autre, dénonce celui-ci à ceux-là… Et voilà sa carrière lancée pour de bon. Il traite désormais directement avec le sommet, son patron d’un côté est le grand Érémine, directeur de l’Okhrana, et de l’autre, Vladimir Lénine, chef incontesté des Bolcheviks. C’est en service commandé pour Érémine et Lénine que Iossif-Koba est impliqué en 1907 dans la très sale affaire du braquage de Tifflis, hold-up hyper violent ayant mal tourné, au cours duquel on déplore trois morts et cinquante blessés.





Bas fonds

1909 est une bien sombre année pour le futur Staline. D’abord, les Mencheviks de Tifflis accusent formellement Iossif-Koba d'être un agent provocateur. Il déménage à Bakou. Puis, encore une fois « évadé » d’un exil lié à une affaire ténébreuse, il rentre à peine à la maison que sa femme Katerina meurt dans des circonstances étranges, qui font croire à un suicide. Iossif déclare à l'enterrement qu'il a désormais perdu tout sentiment pour l'humanité.

Peu de temps après, Stepan Shahumian, futur commissaire de la commune de Bakou, appuyé par de nombreux meneurs du mouvement Bolchevik, accuse formellement notre cher petit Iossif de travailler pour l’Okhrana. Au cours d’un interrogatoire, un policier maladroit a appris à Shahumian que c’était Koba qui l’avait fait arrêter. Iossif ne s’en sort temporairement qu’en retournant l’accusation contre ses détracteurs. Le comité décide de faire enquête. Pur hasard, quelques jours plus tard, les investigateurs du comité sont tous arrêtés par la police et déportés aux quatre vents ! À la fin de cette triste année pour notre héros, son patron Érémine est promu et le remplaçant de celui-ci envoie Iossif terminer sa peine en Sibérie. C’est la loi des séries noires. Iossif ne trouve rien de mieux à faire que de violer la veuve chez qui il est logé et elle tombe enceinte.



Iossif remonte au score !

En 1911, Stepan Petrovitch Beletski, le nouveau directeur de l’Okhrana, et Vladimir Illitch Lénine, chef des Bolcheviks, poursuivent officiellement un but identique, soit la division des forces révolutionnaires en deux groupes opposés, les Mencheviks modérés d’un côté et les Bolcheviks radicaux de l’autre. Beletski fonde la Pravda avec des budgets de la police du Tsar, dans le but d’affaiblir le journal Luch, des Mencheviks. Beletski et toutes les polices secrètes de l’époque infiltrent avec une facilité déconcertante le parti de Lénine, à tel point qu’une affaire très marrante se produit.

Après sa brève déchéance, Iossif est parvenu à revenir au sommet de l’Okhrana. Au début de 1913, à la suite de quelques bonnes manœuvres, notre petit Georgien est devenu l’un des plus grands agents doubles de l’organisation avec Roman Malinovski. La lutte entre les deux est forte, tant à l’Okhrana que dans le parti, et Iossif souffre d’une grande jalousie à l’égard de son rival, que Lénine aime d’amour. Le leader bolchevik appuie la candidature de Malinovski à la Douma. Voyant cela, l’Okhrana décide de truquer l’élection et le protégé de Lénine est élu député. La police secrète a désormais un siège à l’assemblée, et pas le moindre, puisque Malinovski devient le chef des Bolcheviks de la Douma ! Iossif est vert de rage et tente de discréditer Malinovski auprès de Beletski, puis de Lénine, mais sans succès. Tout le monde aime Malinovski !

Frustré, notre beau Iossif s’allie alors au Colonel Ivan Petrovitch Vassilief, un haut gradé ambitieux de la Section Spéciale de l’Okhrana qui croit qu’en exposant l'élection frauduleuse de Malinovski, il fera rouler les têtes de ses chefs et sera promu à leur place. Ce Colonel Vassilief a commencé sa carrière dans le Caucase, où il était chargé de fomenter des pogroms anti-sémites. C’est même à lui qu’est revenu l’insigne honneur de la toute première distribution du sinistre ramassis intitulé Les Protocoles des Sages de Sion.


Autopsie d'un torchon best-seller

Tout commence par une blague. Eugène Sue, le célèbre auteur des Mystères de Paris, écrit en 1848 Les Mystères du Peuple, une fiction sarcastique dans laquelle les Jésuites complotent pour dominer le monde. Il est emprisonné, puis exilé et son livre est interdit. En 1864, Maurice Joly en fait une adaptation loufoque dans laquelle les Jésuites sont remplacés par Napoléon III : Dialogue aux Enfers.

Les plaisanteries les meilleures sont les plus courtes, mais en 1895, Matvei Golovinski, agent de l’Okhrana à Paris, recopie la copie de Joly en Russe, et remplace Napoléon III (donc les Jésuites) par les… juifs.1 Le livre est édité en Russie par Pavel Krushevan, trois mois après qu’il ait dirigé l'infâme pogrom de Chisinau, en Moldavie. Golovinski revient en Russie en 1917 où il se fait passer pour médecin et… Bolchevik. Ça lui réussit plutôt, puisqu’il devient député de soviet à Saint-Petersbourg et conseiller de Trotski. Les Protocoles sont publiés en 1920 par le Times de Londres, en 1921 par Grasset en France et par Henri Ford aux États-Unis. Ils servent aussi, bien sûr, de fondement à Mein Kampf, le grumeau phare qui lance Adolf Hitler en orbite en 1926.

Le but original de la manœuvre, selon le chercheur russe Mikhail Lépekhine, était de convaincre le Tsar des dangers de la modernisation à laquelle il soumettait alors la Russie, associée aux grands financiers juifs. Les Protocoles visaient donc bel et bien les associés capitalistes du Tsar et comme leur publication par l’Okhrana semble avoir fait partie d’une vaste campagne, on peut soupçonner la police secrète d’avoir travaillé, non pas pour l’Empereur de Russie, mais pour l’ennemi naturel des Rothschild.


Rebondissements

1913 est une année importante dans la vie de Iossif. Aidé d’un côté par Lénine et de l’autre par Beletski, il entre au comité éditorial de la Pravda et change son nom de plume. Il signe dès lors ses articles du nom de son ami : Vassilief. Chose étrange, pendant les quelques mois que dure son association au Colonel Vassilief, Iossif se met à désobéir tant à Beletski qu’à Lénine. Plutôt que de travailler à la division des forces révolutionnaires, il prône leur alliance. Il retarde même la publication d’articles de Lénine. Iossif ose donc s’opposer en même temps à la police du Tsar et à l’armée révolutionnaire ! Venant d’un homme dont la réputation de prudence n’est plus à faire, c’est presque sidérant. Il est difficile de ne pas se réjouir pour notre héros en songeant qu’à partir de ce moment, il compte sans doute secrètement sur un nouvel allié très puissant.

Fait à noter, c’est à ce moment-là, en 1913, que Iossif utilise pour la première fois le pseudonyme de Staline, pour un petit article traitant du problème des Nationalités. Ulcéré et inquiet du comportement de son agent, Beletski le fait exiler en Sibérie (avec logement et salaire) et demande à toutes les sections de l’Okhrana de lui transmettre leurs dossiers sur l’agent Koba. Il reçoit une véritable montagne de rapports.

Roman Brackman :
Beletski n’imaginait sans doute pas que ce dossier était une bombe à retardement d’une puissance insoupçonnée, ni qu’il resurgirait de la poussière et deviendrait l’enjeu de complots et de purges sanglantes, déclenchant des convulsions dans tout le pays et causant la souffrance de millions de gens.

Vladimir Lénine apprend la déportation de son cher cambrioleur et demande à… Malinoski de le faire évader. Celui-ci communique donc avec son directeur à l’Okhrana pour le prévenir de la demande des Bolcheviks. Beletski craint de voir réapparaître cet agent devenu incontrôlable et fait transférer Iossif près du cercle arctique, dans un camp « dont on ne s'évade guère ». Lénine, inquiété par toutes sortes de rumeurs d’infiltration, décide de mettre sur pied un comité de contre-espionnage, et en confie la direction à… Malinovski.

Malheureusement pour ce dernier, Beletski devient sénateur en 1914 et son remplaçant à la tête de l’Okhrana coupe les liens avec son agent vedette, à la suite des machinations du colonel Vassiliev. Malinovski est expulsé de la Douma et exilé en Allemagne. Il reviendra à Saint-Petersboug en 1918 et sera aussitôt arrêté et exécuté par Grigori Zinoviev.*



Les jours heureux de la guerre de 14

Tout va bien pour notre petit Iossif, qui se la coule douce hors d’atteinte de la guerre qui éclate en 1914. Il est même libéré en 1916, en même temps que tous les prisonniers politiques, qui sont recrutés d’office dans l’armée. Par contre, une intervention de l’Okhrana lui permet de s’en sortir indemne et il passe plutôt les derniers mois de son exil dans un hameau paisible, loin des ennuis.

En février 1917, un soulèvement populaire mené par les grands rivaux des Bolcheviks parvient contre toute attente à renverser le Tsar. C’en est fini de l’Okhrana. Du jour au lendemain, Koba perd son employeur de longue date. Il saute dans un train et file en douce vers Saint-Pétersbourg, où la Pravda le réintègre dans son comité éditorial. Iossif garde profil bas pendant ces quelques mois, tout en espérant que personne ne tombe sur les innombrables traces de son impressionnant curriculum vitæ à la police impériale. Le petit Iossif n’est plus grand chose, en fait, mais il ne faut pas trop s’en faire pour notre héros. La providence veille au grain. Une force inconnue va bientôt le propulser vers les cimes.





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Sources :

Wall Street and the Bolchevik revolution, Antony Sutton
Wall Street and FDR, Antony Sutton
Tragedy and Hope, Carroll Quigley
Staline agent du Tsar, Roman Brackman
The Unauthorized biography of George Bush, Webster Tarpley
http://dbpedia.org/page/Roman_Malinovsky
Wikipedia
http://en.wikipedia.org/wiki/The_Protocols_of_the_Elders_of_Zion#Emergence_in_Russia
http://www.phdn.org/antisem/protocoles/origines.html
L’origine des Protocoles des sages de Sion ; Les secrets d’une manipulation antisémite, Éric Conan, L’Express